mardi 6 décembre 2016

Patrick Favardin // décès d'un découvreur

Le livre de référence de Patrick Favardin, Les décorateurs des années 50réédité par Norma

Je prends le temps de rouvrir ce blog pour annoncer la triste nouvelle du décès de Patrick Favardin, le 28 novembre 2016. Beaucoup le connaissent bien, parmi les lecteurs de ce blog, parmi les galeristes spécialisés dans le design du meuble, parmi les amoureux de la céramique. J'ai pu le rencontrer à quelques occasions, notamment pour évoquer le mobilier de la reconstruction. Notre conversation déviait rapidement en direction de l'habitat social, car il s'agit de sa première spécialité et d'une passion commune. Il en avait gardé l'idée d'une continuité entre classicisme et modernité, entre idéalistes du XVIIIème et idéologues du XXème. Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, la trilogie air-espace-lumière ne date évidemment pas du mouvement moderne ! J'ai un souvenir très précis de son accueil, de sa gentillesse, de sa bienveillance. Concernant la décennie 1950, il débute ses travaux en 1987, en publiant Le style 50 un moment de l'art français, aux éditions Sous le Vent-Vilo, dans la lignée des recherches pionnières menées par Yvonne Brunhammer ou Anne Bony. Mais il lui faut vingt ans pour comprendre cette période, sortir des amalgames avec l'art décoratif parisien, et saisir la diversité des créateurs français durant les Trente Glorieuses. Souvenons-nous de l'événement, en 2006, quand les éditions Norma publient Les décorateurs des années 1950. Patrick Favardin y définit trois catégories qui jalonnent la création après-guerre, la "haute couture" des décorateurs élitistes, les "modernistes" de la reconstruction et, enfin, les "jeunes loups" qui s'épanouissent une fois le tournant industriel pris, dans la seconde moitié de la décennie. Ce découpage a certainement ses limites, comme tout classement par catégorie, mais il n'a rien perdu en pertinence et montre bien les capacités de synthèse de cet auteur d'exception devant cette époque multiforme. Chacune des biographies écrites par Patrick Favardin a la même justesse. Il a su, en quelques phrases, avec les mots justes, résumer l'essentiel des créateurs de ce tournant dans la modernité, période créative qui attire tant d'amateurs, mais reste méconnue des historiens officiels.

lundi 1 août 2016

Jean Lesage // Blog Meubles ABC

(lien vers le blog)

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Un mot pour féliciter Pierre Huet-Micouraud qui vient de mettre en ligne, sur différents sites web, les archives des Meubles ABC : après Roger Landault (abc roget landault), voici Geneviève Dangles et Christian Defrance (abcdanglesdefrance.blogspot.fr) ainsi que Jean-Albert Lesage (abc j.a. lesage _ jeanne baglin). J'ai évidemment interrogé le blog-master sur sa motivation : " À la question : pourquoi tant de peine ? Je répondrai que ce n'est pas tant l'intérêt porté à un microcosme que l'attraction pour le mécanisme de la création, (rappelons-nous, on disait créateur de modèles). Jeune encore, ils m'épataient tous à tel point que j'avais négocié (sur une base parentale, comparable à passe-ton-bac-d'abord) le fait de pouvoir suivre les arts appliqués, à mon retour du service militaire. Landault y professait, et j'avais pour l'homme et son talent beaucoup d'estime. C'était ma voie (du moins le croyais-je) ". Malheureusement pour l'histoire du design, la disparition brutale des deux fondateurs -Jacques Micouraud (1914-1961) et Maurice Ferrer Delporte (1911-1961)- provoquera la cessation d'activités d'ABC en 1962. En 1991, son dernier représentant et ancien gérant, Roger Huet (1913-1992), le père de Pierre, va remettre l'ensemble des archives photographiques de l'entreprise à la Bibliothèque des arts décoratifs, une donation acceptée par la conservatrice en chef de l'époque, Geneviève Bonté. Il faut citer le fait et ses acteurs car, à cette date déjà lointaine, rares sont ceux qui auraient parié sur l'intérêt historique de ce genre de production...

Il convient maintenant de revenir sur la présence surprenante de Jean-Albert Lesage chez ABC. Artiste décorateur, AEEB, Jean Lesage est connu pour avoir été le " bras droit " de Jacques Adnet à partir de 1928, quand ce dernier reprend la CAF (Süe et Mare // Compagnie des arts français) et se met à présenter les jeunes créateurs les plus modernes de son temps (dont René Gabriel et Charlotte Perriand). Mais la CAF s'est enfermée dans le somptuaire. Après la Seconde Guerre mondiale, Jean Lesage a pris de l'indépendance, signe ses meubles, s'associe à différents éditeurs, et réserve à la CAF ses productions les plus " luxueuses ". En 1946, il effectue également des recherches sur la production en série en participant au fameux événement du moment : le Concours du Meuble de France (Style Reconstruction // Commission du Meuble de France). Est-ce à cette occasion qu'il rencontre les directeurs d'ABC, comme ce fut le cas pour Roger Landault ? Quoi qu'il en soit, son implication dans une production sociale le conduit à se rapprocher une fois de plus de René Gabriel, qui, probablement, l'invite ensuite à participer à l'Exposition internationale de 1947 : ce qui expliquerait la présence (jusqu'ici considérée comme étrange, si ce n'est inexplicable) de Jacques Adnet dans la Reconstruction, car celui-ci se place aux côtés de Jean Lesage dans l'appartement type de Brest (Exposition internationale // urbanisme et habitation). Jean Lesage semble ensuite coller à son temps. Il présente successivement du meuble de luxe et de série, en bois et en tube de métal, présenté aux Artistes décorateurs aussi bien qu'aux Arts ménagers. La chambre "bichrome" en bois, éditée par ABC et présentée au concours de l'hôtellerie en 1953, se situe dans ce champ d'expérimentation... Ci-dessous, quelques images évoquant la diversité de ses créations

dimanche 24 juillet 2016

Guillerme et Chambron // moderne-chic-j'sais-pas-quoi



Je viens juste de découvrir le blog "le zoo du Giraffidé" avec quelque-chose "d'énorme", comme on dit : l’émission Maison à vendre qui, par malheur, est tombée sur un parfait intérieur Guillerme et Chambron... Je n'en dirai pas plus, voyez le résultat en lisant l'article : Home staging.

jeudi 21 juillet 2016

Table rase // histoire des bombardements



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Les attaques chaotiques, dispersées, individualisées (utilisant soit des drones, soit des individus endoctrinés pour être "dronisés") remplacent aujourd'hui les bombardements aériens, reléguant cette méthode dans un passé distant. Les habituelles justifications, qui mettaient en avant l'efficacité et la précision des bombardements, disparaissent après avoir atteint un paroxysme médiatique -touchant au ridicule- avec les "frappes chirurgicales" en Irak, en 1990. Ainsi s'achève l'un des derniers mythes modernes, et son histoire est déjà décrite par Thomas Hippler dans Le gouvernement du ciel. Histoire globale des bombardements aériens (Les Prairies ordinaires, 2014). C'était à faire, et c'est fait. Beaucoup vont cesser de demander "Pourquoi ?" en attendant une fine description stratégico-militaire ; il suffit de savoir que poètes et stratèges imaginaient à cette époque qu'une purification globale par le ciel était la meilleure méthode pour s'approprier et transformer un territoire... L'auteur donne le lieu, la date, et un nom, pour définir cette invention : le bombardement de Tripoli par l'Italie, en 1911, sous l’œil admiratif de Filipo Tommaso Marinetti, lui-même... "Marinetti, chef de file d'une avant-garde provocatrice, devient alors le chantre de l'audace, de l'énergie, du mouvement agressif, de la révolution technologique, de la brutalité sous toutes ses formes esthétiques. Il se rapproche des milieux nationalistes italiens et milite pour l'entrée en guerre de son pays. Aux côtés du futuriste Mario Carli et de l'agitateur Benito Mussolini, il fait partie des 119 personnes présentes le jour de la fondation, en mars 1919, des Faisceaux italiens de combat." nous dit Wikipedia... C'est le sang rouge artériel de la modernité brandissant la pureté, la vitesse, l'universalité, assumant la violence, qui s'oppose au sang bleu, anoxique, d'une tradition à rénover. Finesse, stabilité, territorialité : c'est fini ! À Bas ! Toutefois, le dévoilement de cette vérité sur les bombardements n'est pas si nouvelle. On pouvait comprendre le principe avant Hiroshima et Nagasaki, avant même la destructions des villes européennes en 1944. Pour le savoir, il faut lire un texte d'André Fribourg (1887-1948), professeur d'histoire, publié en septembre 1939 dans la revue hebdomadaire Notre Combat. Il est consacré à la menace aux civils. On accuse une invention allemande datant de 1914. On observe sa première utilisation à grande échelle contre la Pologne en 1939...

mercredi 6 juillet 2016

Nordiska Kompaniet // catalogue Triva KD 1946


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Parmi les grandes légendes du design, voici un rare catalogue, tout juste rentré dans la collection GG. De 1946, il marque la naissance du mobilier scandinave en kit : Nordiska Kompaniet Triva knock down furniture. Conçue pour l'exportation, cette gamme de meubles transportables, nommée Triva (trivas : prospérer, se plaire, en suédois), a été développée par Elias Svedberg et son équipe (composée d'une vingtaine de designers, incluant Kerstin Horlin-Holmqvist, Lena Larsson, David Rosen, Astrid Sampe, Erik Worts, etc.), en réponse à un concours lancé par une guilde d'artisans suédois vers 1945, pour " les besoins de la famille moderne et adapté à la production de masse. " Ce style de mobilier avait déjà fait une apparition remarquée avec la Swedish Modern durant la New-York World Fair's en 1939 (Elias Svedberg // NK). Les premiers modèles Triva figurent ensuite dans l'aménagement d'une maison témoin de la cité jardin de Malmö (NK // Cité de Malmö). En 1946, la Team d'Elias Svedberg a pleinement développé le principe du mobilier dit assemblable, au format des paquets postaux. Les KD (knock-down, littéralement "abattu", à bas, en anglais) de la NK peuvent être livrés à travers tout le pays, mais aussi aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France, dans le monde entier... Ce qui a été inventé pour pallier à la dispersion des populations dans le territoire scandinave devient un atout majeur pour l'exportation internationale. C'est ainsi que les KD et leur légèreté légendaire vont inspirer la célébrissime firme suédoise Ikea, certains modèles vont être intégrés dans les catalogues Knoll et ils influenceront aussi des créateurs français comme Jean Royère, Marcel Gascoin, Pierre Paulin, Jacques Hauville... Toutefois, il ne faut pas exagérer en croyant que la Suède est une exception mondiale, elle prolonge et amplifie une "modernité sociale" issue des Arts & Crafts qui préexiste dans toute l'Europe et aboutit sur les meubles pour sinistrés en France et en Angleterre. La puissance scandinave vient en grande part du fait d'avoir été épargnée par la guerre. L'Europe du nord peut exporter en quantité – sans se soucier des pertes industrielles ou des sinistrés – en mobilisant ses capacités productives dans une finalité plus commerciale. C'est la petite histoire que raconte cet impeccable catalogue, incluant une quarantaine de modèles sur quarante pages, tout en papier glacé, relié avec des vis en laiton, couvert par une toile de teinte naturelle imprimée "NK", avec, à l'intérieur, quelques stupéfiantes photographies...


samedi 25 juin 2016

Une ambassade française // Exposition de 1925



Ouvrons le précieux portfolio édité par Charles Moreau, Une Ambassade française, et entrons dans le plus grand mythe de l'architecture et de la décoration, l'Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes. Le somptuaire et l'excellence dominent l'événement. Bien des pavillons sont passés à la postérité, dont l'Hôtel du collectionneur de Ruhlmann (histoire-image) et l'Esprit nouveau de Le Corbusier (Fondation LC), qui tendent à représenter le tournant de 1925 à eux seuls, sur deux sommets opposés : le luxe dit "Art déco" et le dépouillement du "Mouvement moderne"... Si l'on résonne différemment, cherchant les liens plus que les séparations, c'est dans le pavillon "Une Ambassade française" que l'on trouvera l'union entre tradition et modernité qui va poser les jalons des changements à venir. Organisé par la SAD, nous y découvrons les ensembles les plus proches des aménagements intérieurs des décennies qui vont suivre. C'est la jeune "aile gauche" des décorateurs qui se rassemble ici, pour la première fois (à la droite du pavillon). Dans de petites pièces, on découvre des présentations (relativement) moins ostentatoires que dans le reste de l'Exposition de 1925, ni exagérément précieuses, ni ostensiblement modernes. Certains ensembles sont entrés dans l'histoire. Ce sont évidemment les plus démonstratifs : "Chambre de Madame" d'André Groult, avec ses meubles en galuchat aux formes voluptueuses (MAD), "Bureau-bibliothèque" à la fois viril et architecturé de Pierre Chareau (MAD), "Fumoir" extraordinairement vide et puriste de Francis Jourdain, "Salle de culture physique" des mêmes Jourdain et Chareau, ainsi que le "Hall - jardin d'hivers" de Rob' Mallet-Stevens... Mais il ne faut pas manquer la plus petite des pièces, quasi-anodine, qui annonce avec vingt ans d'avance le style reconstruction. Il s'agit de la chambre de jeune fille d'un petit nouveau, parmi les grands de la SAD, René Gabriel. Son stand est discrètement moderne, si banal à nos yeux contemporains qu'il devient invisible... Personne ne semble le voir, mais il ne faudrait pas oublier que c'est ici, et précisément dans cette chambre, durant ce moment-clef de l'Exposition de 1925, que René Gabriel invente la sobriété nouvelle d'une modernité bientôt démocratique. Ci-dessous, les photographies du portfolio avec les pièces situées dans l'aile de l'Ambassade où sont installés les décorateurs les plus modernes de la SAD (qui vont bientôt fonder l'Union de artistes modernes), dans leur succession, telles qu'elles se présentaient aux yeux des visiteurs de l'époque.