vendredi 8 décembre 2017

Gustave Gautier // les cousines de Lorient

aquarelle du peintre amateur Gustave Gautier pour ses cousines m...

Une très belle vente s'annonce demain, à Lorient (chez Maître Dorothée Galludec, 25 rue Paul Guieysse, 56100 Lorient), avec un ensemble particulièrement complet de Gustave Gautier. La provenance transparaît discrètement dans une aquarelle signée par le décorateur, datée de 1949 et intitulée "Les lavandières". Elle est dédicacée au dos "À mes cousines m... et m... affectueusement" par le cousin Gustave Gautier.

Né à Nantes, Gustave Gautier conserve des liens familiaux dans la région et il n'est donc pas étonnant de le retrouver dans cette ville, particulièrement sinistrée, où l'on peut aujourd'hui découvrir un incroyable village-musée sur les baraquements provisoires imaginé par Mickael Sendra et réalisé par l'association Mémoire de Soye. Mais revenons à cette vente. On y trouve les modèles que Gautier tente d'éditer en série pour la reconstruction, dont un fauteuil avec assise et dossier réglables, une modèle relativement rare que le décorateur a visiblement offert à ses "cousines m..." Il va ensuite continuer à les aider en matière de décoration puisque l'on découvre également des créations plus récentes, comme les fauteuils de salon en skaï, déjà vu dans l'ancienne villa de Picasso réaménagée en1961 (Gustave Gautier // Villa de la Californie). Les images sont à découvrir ci-après.

lundi 20 novembre 2017

René Gabriel // révolution de 1934

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Heureux de rouvrir le blog pour signaler une découverte exceptionnelle, faite dans une salle des ventes à Soissons : il s'agit d'un discret petit fauteuil bas qui montre toute la singularité de l’œuvre de René Gabriel. Celui-ci apparaît dans une publicité à l'allure " révolutionnaire " publiée en juin 1934, où l'auteur s'inspire de François d'Assise en proclamant que le " luxe des vrais riches " (sic) réside dans une simple formule : " modestie, authenticité, allégresse, poésie ". La messe est dite ! Et voici avoué l'idéal qui a secrètement mené ce créateur vers l'alliance du dépouillement et de l'élégance, dans le but explicite d'atteindre l'essentiel en éliminant le superficiel...

René Gabriel assume ainsi un net tournant vers le social au début des années 1930, au milieu du Salon des artistes décorateur que l'on suppose trop rapidement conservateur. Là se trouve donc la véritable révolution - cette présence avant-gardiste à la SAD. Provisoirement séduit par le modernisme et le métal, après que les CIAM en aient démontré la pertinence et le faible coût à Francfort, il est l'un premiers décorateurs modernes au monde (avec Charlotte Perriand en France) à délaisser ce matériau pour revenir au bois, prenant en compte la crise industrielle et la condition ouvrière. Il dessine alors des modèles ultra-économiques aux lignes mécanisantes assumées, facilement exécutables en série dans son propre atelier et, possiblement, de ses propres mains... La démonstration est simple : il est possible de fabriquer des meubles modernes, élégants, en grande quantité et abordables (pour rappel 130 francs de 1934 correspondent à seulement 90 euros) avec des moyens réduits et des matériaux simples - tout un ensemble de contraintes sociales associées à la Grande Dépression et qui le conduisent, avec vingt ans d'avance, à inventer le style qui s'affirmera pendant la Reconstruction et deviendra celui des "années 1950".

Et ce n'est surtout pas un luxe qu'il réserve aux gens dits modestes. Pour preuve, en 1935, il installe dans son propre domicile une variante de ce fauteuil en lanières de cuir et annonce ainsi ce qui deviendra un " style " après la Libération : massivité de la structure, pieds "Directoire" cambrés grâce à une simple ligne brisée, généreux accotoirs, lanières de cuir tressées, etc. Tout est en bois avec une ossature chêne consolidée par des barreaux en hêtre de section ronde, laqués dans les tons bruns. Les photographies sont visibles dans l'article...

vendredi 16 juin 2017

Eric Touchaleaume // utopie plastic




Suite à une récente rencontre, dans la bonne humeur et l'émulation, avec Eric Touchaleaume - officiellement galeriste, mais en réalité aventurier et défricheur connu pour ses multiples découvertes dans les domaines du design et de l'architecture du Mouvement moderne, ainsi que pour son travail de restauration de l'Hôtel Martel, rue Mallet-Stevens - j'ai été heureux d'apprendre l'ouverture d'une exposition qu'il prépare en ce moment même à Marseille, avec son fils Elliot, sur la FRICHE DE L’ESCALETTE - Parc de sculptures et d’architectures légères (friche-escalette.com) : Utopie plastic. Pendant les deux mois d'été à venir, les visiteurs pourront découvrir trois modèles exemplaires d'habitation en plastique : La Futuro house de Matti Suuronen (1968), la Bulle six coques de Jean-Benjamin Maneval (1968) et l'Hexacube de Georges Candilis (1972) ; il sera également possible de suivre, en direct, le délicat travail de restauration d'une de ces maisons, et d'entrer pour découvrir quelques exemples remarquables de mobilier plastique. Les chanceux lecteurs de l'Art utile pouvant se déplacer jusqu'à Marseille seront les bienvenus à l'inauguration, le 23 juin à partir de 17 heures.

Une évidence raccorde ces projets de "science fiction" à la modernité d'après-guerre, quand il s'agissait de créer un habitat économique en s'ouvrant à tous les moyens techniques possibles. Le ton n'est cependant plus celui du minimum normatif, plutôt psychorigide, que dictait l'urgence. Dans les années 1960, la recherche est celle d'une "alternative", des vacances ouvrant à la libération des individus et des mœurs... S'il fallait trouver un point d'origine à ces maisons en apesanteur, dont l'âge d'or se situe entre 1968 et 1973, il faut aussi se tourner vers les hippies... C'est pourquoi je vous propose de replonger ci-dessous chez les grands ancêtres des Zadistes, architectes libre-penseurs et "artistes récupérateurs", grâce à un article publié dans la très officielle Architecture d'aujourd'hui, en décembre 1968 (pp.82-84), entièrement consacré à la communauté de Drop City, Colorado (wiki). Belle époque, où l'alternative ne consistait pas à revenir le plus en arrière possible, mais au contraire à trouver dans un passé proche l'autre façon d'inventer l'avenir...


jeudi 27 avril 2017

SAM à Bordeaux // Société auxiliaire du meuble

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Après deux articles consacrés aux Galeries Barbès et à leur "moderne bombé" qui a envahi l'industrie du meuble jusqu'aux années 1950, voyons maintenant le moment où celles-ci épousent le "style reconstruction". Parmi elles, la S.A.M. fait son apparition très tardivement. Après ABCle Printemps ou Polymeubles en 1954, et surtout après Lévitan et de nombreux grands magasins en 1955, c'est au tour de cette entreprise bordelaise - la S.A.M. (Société auxiliaire du meuble) - de rajeunir sa ligne en s'inspirant des Gascoin, Hauville, Perreau et autres précurseurs... Située en bout de chaîne, la S.A.M. semble vouloir tenir tête à sa catégorie afin de se faire une petite place. Toutefois, son arrivée tardive sur ce marché de gamme moyenne reste un handicap qui ne lui permet pas de s'imposer auprès des grands créateurs de séries. D'autant plus que les nouveaux entrants préfèrent un modernisme plus assumé, avec du métal, du stratifié, sans se limiter au seul bois. Ainsi, la S.A.M. figure dans les revues pour industriels de l'ameublement et ses produits semblent très bien diffusés, mais cette marque ne pénètre pas les magazines de décoration ni les emplacements prestigieux des salons d'exposition. Son histoire aurait été difficile à écrire sans un précieux témoignage publié dans le journal Sud-Ouest, le 6 novembre 2012. Véronique Perot, descendante du fondateur des miroirs et glaces Marly à Bordeaux, y signale qu' "en 1939, Gabriel Marly prend en charge la Société auxiliaire du meuble qui, sur d’importants terrains de cinq hectares et demi, entre la rue Tauzin et la rue Gallieni, fabrique des meubles de luxe, contreplaqués, portes et panneaux…" À cette date, l'entreprise porte toujours le nom de son fondateur, les "établissements André Harribey" puis la SARL est renommée "Auxiliaire du meuble", probablement au moment de l'épuration. Les deux noms figurent encore dans un dépôt de brevet daté de 1949 pour un "contreplaqué-latté allégé" (FR986286). Cette innovation technique est très intéressante, malgré cela la S.A.M. ne se convertit pas au style contemporain ni à la diffusion de masse ; celle-ci débute dix ans plus tard, révélée par une montée en puissance des publicités publiées au tout début des années 1960. Le contexte économique est certainement bien meilleur mais l'ambiance créative s'avère moins favorable. Dans cette décennie de la technicité, les innovations se sont stabilisées dans les bois et contreplaqués car les grands créateurs et leurs éditeurs s'orientent préférentiellement vers les matériaux synthétiques et des combinaisons complexes avec du métal. Les dessinateurs de S.A.M. se trouvent ainsi contraints d'assembler des formes ayant dix ou vingt ans d'âge. Leurs meubles présentent les caractéristiques d'un rationalisme dépassé, exagéré à outrance afin d'adhérer à un style reconnaissable par tous. Avec les pieds compas, les joues pendantes et divers débordements géométriques, le baroquisme moderne s'affirme en assumant des ligne et des proportions dont l'amplification finit par provoquer un déséquilibre qui échappe à la vieille logique rationnelle... D'autre part, les panneaux allégés, l'épaisseur des lattes et des placages, les sections des ossatures atteignent ici un minimum critique qui peut faire douter les clients quant à la qualité du produit. Techniquement, cette réduction est rendue possible grâce au verni polyester qui non seulement évite les taches sur les plateaux, mais surtout rigidifie les parois et limite les décollements de placages. Se voulant rassurante, la devise de SAM change en 1963, ce ne sont plus "des meubles de votre époque à vos mesures" mais "des meubles qui durent"... Est-ce suffisant ? Peut-être pas, car le nombre de publicité décroit et l'histoire ne conserve par la suite que deux épisodes dramatiques : le 2 août 1969, quand les locaux du cours Gallieni brûlent pour la troisième année de suite et provoquent plusieurs millions de dégâts (Sud-Ouest, 2 août 1969, p.1) ; en 1982, quand l'entreprise est revendue suite au décès de Gabriel Marly et de son fils John... Aujourd'hui, pour se souvenir, ils nous restent quelques images d'ensembles que l'on peut découvrir au milieu des publicités imprimées entre 1959 et 1962...

mardi 14 mars 2017

Galerie Barbès [2/2] // le moderne bombé


Après la période glorieuse qui suivit l'Exposition de 1925, reprenons l'histoire des Galeries Barbès pour rejoindre l'époque de la Reconstruction. Il faut d'abord constater que, du milieu des années 1930 à la fin des années 1940, la couverture des catalogues montre notre "bonhomme Ambois" installé confortablement dans un large fauteuil. Ce choix marketing évoque une orientation vers une idée normative du confort. Le "style Barbès" s'est trouvé. Pour d'aucuns, il se serait plutôt perdu dans une option qui va ringardiser la marque, avant de provoquer sa perte. Une étude statistique montre que les recettes habituelles s'épuisent graduellement. Les meubles historiques, qui représentaient encore les deux tiers des offres en 1926, disparaissent. Les reliquats de l'Art nouveau subissent le même sort. Le Rustique résiste un peu mieux et occupe cinq pages parmi les quarante que comprend, par exemple, le catalogue de 1949. Indatable, par conséquent indémodable et rassurant, le rustique est voué au succès dans les moments de bouleversement... Quant à l'espace libéré par ces grandes extinctions, il est occupé par des styles dits "modernes". Durant l'Entre-deux-guerres, il s'agit principalement du style 1925 et de ses variantes tardives (cf. Galerie Barbès [1/2] // dictionnaire des styles) proches des formules inventées par les grands artistes décorateurs. Par la suite, cet "Art déco" se singularise, avec des lignes exagérément déployée dans une "modernité" auto-revendiquée, mais qui ne l'est plus du tout... Et c'est là le second bouleversement enregistré par les Galeries Barbès : après avoir introduit en 1925 les styles contemporains dans les productions populaires, ce grand magasin va déployer à partir de 1935 une ligne esthétique singulière pleinement adaptée à son public. Il s'agit du "moderne bombé", où la "modernité" semble bomber le torse et se couvrir de tatouages...

lundi 6 mars 2017

Galeries Barbès [1/2] // dictionnaire des styles


Voici un article exceptionnellement long car le sujet est prétexte à une leçon sur l'histoire du meuble et de l'architecture. Reflet de la demande populaire, le catalogue des galeries Barbès de 1930 fait l'effet d'un véritable Dictionnaire des styles allant de la Haute époque jusqu'à la dernière actualité... Malgré le mépris que peuvent exprimer les critiques vis-à-vis de ce genre de grands magasins, il faut reconnaître que les productions "Art déco" qui côtoient les "meubles de style" dans les Galeries Barbès épousent avec une certaine aisance l'esthétique du moment, probablement avec plus de facilité que les orgueilleux artisans qui reproduisent encore à l'identique l'ébénisterie de l'Ancien Régime. Plutôt que de comparer les deux qualitativement, il est plus intéressant d'utiliser ce catalogue pour réviser une histoire de l'ameublement, où se reflètent les grands moments de l'architecture, de la céramique, des bijoux et même de la mode vestimentaires ; d'autant plus que ces "styles" ne s'arrêtent pas au passé ancien, les tendances récentes dominent même les propositions (à 60%). C'est une nouveauté. Avant 1925, le "moderne" restait réservé à quelques privilégiés, les grands magasins populaires n'offrant rien de comparable... Voyons maintenant chronologiquement quels sont ces styles que l'on trouve enregistrés dans le catalogue Barbès. Notons en premier lieu l'absence du néogothique passé de mode depuis un certain temps, à tel point qu'il est même interdit dans la reconstruction après la Première Guerre mondiale. C'en est fini des égarements romantiques ! L'histoire commence donc par ce moment glorieux de la Renaissance française, que l'on désigne souvent par "style Henri-II". Ce sont des meubles en chêne ciré foncé, chargés très lourdement par les éléments décoratifs de la Première Renaissance, avec ses colonnes-candélabres, ses arabesques, ses rinceaux, ses feuillages, ses vasques. Au centre de la façade, le portrait équestre du roi est généralement remplacé par des scènes romantiques, galantes ou pastorales. Un chevalier monte vers son château où l'attend à l'occasion une princesse, parfois c'est une scène de chasse, un troubadour, des animaux... Très à la mode depuis la fin du XIXème siècle, le "buffet Henri-II" accompagné de chaises excessivement jacobéennes représentent l'ennemi des modernes qui s’exaspèrent de voir ainsi l'industrie gaspiller le temps et la matière dans des productions jugées laides et inadaptées. Que l'on compare ces ensembles à ceux du Bauhaus présenté la même année au SAD (Bauhaus // réception française en 1930).

dimanche 26 février 2017

M. Martin-Dupuis // Bibliothèques MD 1925



Chacun connaît les " bibliothèques MD ", bien qu'on leur reproche souvent une esthétique " Art déco " jugée tardive car certains se souviennent de leur mode à la fin des années 1960. Toutefois, il faut se renseigner plus avant et approfondir la question car cette entreprise existe depuis très longtemps et perdure jusqu'en 2006. Surprise ! L'histoire de ces " éléments " précède même celle des " casiers " de Le Corbusier. Bien qu'il ne s'agisse que de bibliothèque, le principe en est le même : " extensibles ", " transformables ", mais " toujours élégants ". C'est un libraire-éditeur, Monsieur Martin-Dupuis, qui invente ces casiers chics vers 1920. Et le modèle ne va pas bouger durant quatre-vingts ans. En fouillant un peu, il est aisé de retrouver les publicités que ce libraire hors du commun diffuse en abondance dans les revues littéraires à partir de 1925. On en apprend un peu plus sur ce personnage original lors d'une déclaration de faillite publiée dans les journaux en 1931 : "Jugement du Tribunal de Commerce de la Seine (12 juin) : M. Martin-Dupuis (dit François Martin, dit encore Jean-François ou Jean-Louis Martin-Dupuis), libraire-éditeur, fabrication et vente de bibliothèques M. D., à Paris, 9, rue de Villersexel, ayant bureaux même ville, 6, boulevard Sébastopol, avec magasin et dépôt, 23, rue Albert, et fabrique à Saint-Maur-les-Fossés (Seine), avenue des Sapines, 9, exploitant en outre, 17, rue Pascal, une agence d'affaires dénommée Caisse centrale de recouvrements et d'escompte, demeurant, à Paris, 28, rue de Tolbiac." (Le Temps, 15 juin 1931, p.3). L'homme a plusieurs noms, plusieurs métiers. Il est l'un de ces hyperactifs que la Grande Dépression va faucher. Et l'on imagine la tragédie, les factures impayées, la faillite et le rachat de l'entreprise par un nouvel investisseur... Il y a là sans aucun doute un bon sujet à roman d'aventure, pour un voyage dans les Années folles. Surtout si l'on regarde son principal succès d'éditeur : L'amour et l'esprit gaulois, un ouvrage richement illustré en quatre volumes reliés, publiés entre 1927 et 1928. L'atteinte aux bonnes mœurs et la faillite ne ralentissent cependant pas l'entreprise MD qui continue de vivre après avoir ainsi échappé aux mains de son fondateur. Les publicités inondent toujours les journaux, revues et magazines. Mais les repreneurs sont à leur tour victimes de l'histoire, probablement plus tragiquement encore car l'entreprise est abandonnée sous l'Occupation. Puis elle réapparaît en 1948. C'est alors que l'on retrouve les éléments de M. Martin-Dupuis dans des ensembles de Pierre Cruège. Celui-ci s'investit dans l'entreprise comme le montre un brevet à son nom, de 1962, pour une machine permettant de fabriquer plus efficacement des "éléments mobiliers". Ci-après, le premier catalogue MD, illustré dans le plus pur "style 1925", suivi par une grille tarifaire datée de 1930.

lundi 20 février 2017

Bauhaus // réception française en 1930



L'exposition du Musée des arts décoratifs sur le Bauhaus prend fin le 26 février 2017 (La Fabrique de l'histoire // France culture). Elle porte sur " l'esprit du Bauhaus ". On y redécouvre le Walter Gropius de 1919 avec, en figure de proue, son mythe du bâtisseur de cathédrale. L'urbaniste-architecte-artiste-enseignant s'est approprié ce rôle en devenant chef d'orchestre de multiples corps de métier. L'exposition montre très bien cette diversité d'approche. Elle est splendide, éblouissante, inépuisable par la diversité de son contenu. Un " utilitariste " aurait toutefois préféré un travail sur la " réception " du Bauhaus plutôt que sur son esprit. Car l'histoire des vainqueurs doit s'écrire sous le regard des perdants, sinon elle n'est plus que de la propagande. En effet, la réception permet de conscientiser le choix des supports et des commentaires en nous indiquant, par répercussion, par l'extériorité même du regard, les " esprits " du temps et du lieu selon " l’œil " d'un individu autre ou d'un groupe ayant des intérêts divergents (un " œil " qui va s'identifier en miroir). En considérant ce principe, on trouve que le Bauhaus millésime 2017 répond trop à l'imaginaire-propagande de 2017 : le démiurge du Bauhaus est excessivement conforme à la vision du design dans notre espace-temps mondialisé, celui où un pseudo-créateur se place devant un écran, procrastine sur la toile et imagine des " choses "; certes, c'est relativement moins creux que le pseudo-consommateur qui " surfe " dans des " trucs " pour les acheter, mais l'un comme l'autre ignorent le " système " de " matérialisation " de ces " choses ". Personne n'y regarde de trop près, chacun préfère se concentrer sur l'acte de créa-consommation en oubliant toute la chaîne qui conduit la " chose " jusque chez soi, de la production à la réception. L'exposition permet donc de comprendre une différence essentielle : au commencement du Bauhaus était une volonté d'abolir la distance création-production-réception. Depuis, nous avons suivi le chemin inverse, beaucoup beaucoup de chemin... Pour le voir, il faut étudier la réception du Bauhaus, constater qu'il est presque ignoré avant 1929. C'est seulement en 1930 qu'il est invité à participer au Salon des Artistes décorateurs pour combler un autre " vide ", celui des membres de l'UAM. C'est la deuxième rencontre franco-germanique après celle 1910 (Deutsche Werkstätten // Salon d'automne). Mais, en 1930, le Bauhaus a lui-même déjà beaucoup changé. Ci-dessous, les illustrations et l'article un peu confus d'André Salmon publié dans Art et décoration. qui décrit ainsi l'Allemagne, " pays où le faux pas d'un passant donne le moins à rire ou pas du tout ." Mais une autre critique est plus incisive et profonde, elle a été découverte par Yvonne Brunhammer en 1990 (cf Art utile // Biblio) : il s'agit d'un texte de Pierre Lavedan publié dans L'Architecture qui évoque la " belle caserne en acier " de M. Gropius avec ses " cellules propres, nettes et engageantes comme le cabinet du dentiste ". J'ai reproduit l'intégralité du texte. Il est parfait, terrible, cinglant, extraordinaire, surtout aujourd'hui où le purisme de l'ultime Bauhaus envahit chaque millimètre et chaque seconde de notre quotidien. Tant de contrition, et ceci sans le moindre besoin de religion ! Pertinentes, aussi, ces phrases sur l'art et l'utile.

lundi 30 janvier 2017

Meubles David // Polymeubles


Camille et Pierre David ne débutent pas avec le Meublit (Camille et Pierre David // Meublit). Leur aventure commence bien plus tôt, du côté d'Orléans : c'est une belle et longue histoire que Pascal David nous invite à découvrir dans une biographie qu'il a entièrement rédigée. Son texte est reproduit ci-après. Les historiens y trouveront matière à satisfaction car on y décèle les obsessions des pionniers modernes " non-radicaux ", ceux qui ont mené la lutte avant que les grandes industries internationales ne prennent toute la place. Avant de lire ce passionnant récit, il faut une petite entrée en matière permettant d'éclairer le contexte et d'encourager certains à venir explorer les archives. On découvre ici la volonté commune qui animait de célèbres contemporains, René Gabriel, Marcel Gascoin ou Jacques Hitier, même si les frères David ne bénéficient pas du même soutien. Entrepreneurs autodidactes, leurs créations apparaissent plus discrètes, mais elles n'ont pas moins d'intérêt ; au contraire, leurs meubles démontrent la généralisation, à cette époque, d'un esprit d'entreprise associé à un élan créatif moderne et à une qualité encore artisanale. Bien qu'ils se placent hors du podium officiel, inscrits au premier étage du Grand Palais pendant le salon des Arts ménagers (Palmarès // Salon des arts ménagers), les " Meubles David " doivent être redécouverts, aux côtés d'autres " industriels " remarquables comme Pierre Roche (Atelier Saint-Sabin // ancien et moderne), Pierre Cruège (Tables Partroy // Pierre Cruège), Emile Seigneur (Emile Seigneur // Berceau de France), Louis Paolozzi  (Paolozzi et Guermonprez // reconstruction lyrique) et quelques noms toujours dans l'obscurité ! Sans oublier que leur situation reflète celle d'un grand nombre de ces créateurs qui vont renouveler la conception du mobilier après-guerre (Art utile // style reconstruction).

lundi 16 janvier 2017

Camille et Pierre David // Meublit n°100

Premier modèle de Meublit conforme au brevet (espacenet), 1949, fonds David

Merci à Pascal David pour les informations sympathiquement communiquées qui permettent de relancer ce blog. Quoi de plus " utile ", en effet, que le Meublit créé par son père et son oncle, Pierre et Camille David. La série du meuble-lit modèle " n°100 " devient rapidement célèbre et résume à elle seule l'idée d'économie d'espace qui domine l'après-guerre et signale la fin du Cosy-corner et du petit canapé à bords abattables d'avant-guerre. Dans l'espace d'habitation, ce n'est plus un coin de chambre qui s'impose dans l'espace du " studio ", mais un lit caché, totalement transformable en meuble d'appui et pouvant servir de secrétaire. Cette radicalisation du minimalisme signifie la fin d'une idée fausse consistant à croire qu'une famille moyenne pouvait recevoir tout en montrant son lit... Trop impudique ! C'est peut-être le frottement à cette réalité sociale qui va guider le Meublit vers le succès. Mais les principes ne font pas tout. Il faut dire que le Meublit représente aussi une réelle économie de place - très pratique pour une "chambre de jeune"... En 1949, les créateurs de la reconstruction posent donc des brevets pour des lits escamotables. Le 24 juin, c'est Marcel Gascoin (Marcel Gascoin // brevets déposés) qui s'y colle et vante ainsi son modèle : " La présente invention se distingue des lits escamotables connus par un grand nombre d'avantages. La particularité la plus frappante du lit réside dans le fait qu'il est complètement indépendant quand on s'en sert, du coffre dans lequel on l'escamote ." Mais de quels autres lits parle-t'il ? Tout simplement de notre Meublit, dont le modèle a été déposé seulement trois semaines plus tôt, le 1er juin 1949, par les frères David. Ils entrent alors dans l'industrie du meuble. Déjà présents dans les brevets comme inventeurs d'un cuir métallisé pour maroquinerie en 1932, ils s'imposent dans le paysage de la reconstruction après-guerre, avant de créer deux autres marques : Polymeubles et Polysièges (Meubles David // Polymeubles). Fouillant les documents conservés par la famille, Pascal David nous apprend qu'il en a été produit environ 10.000 exemplaires - ce qui n'est pas rien au début des années 1950. Des perfectionnements sont apportés en 1951 avec une version verticale et une autre où le lit est équipé de roulettes pour, en position ouverte, se désolidariser du meuble qui le dissimule en position fermée. Il sera proposé en de nombreuses versions, une ou deux places, avec ou sans tablette, disposant d'une, deux ou trois niches. Réputée pour sa qualité, la société Epéda met au point un matelas spécial pour le Meublit. À la fin des années 1950, il trouve des marchés en Afrique du nord, particulièrement en Algérie. La RTF puis l’ORTF en feront aussi régulièrement l’acquisition pour équiper les relais hertziens, souvent implantés sur des hauteurs isolées. Ci-dessous, la copie de quelques photographies et brochures, dont une du début des années 1960 où l'on découvre les tarifs : 1.000 francs pour le lit n°100, environ 1.500 € actuels... ...